Évangéline 

(Un conte d'Acadie
                 Henry Wadsworth Longfellow)  
   

En ces lieux ravissants où, de ses flots nacrés
La Delaware arrose et féconde les prés
Il s'élève une ville harmonieuse et fière
Elle mire ses toits dans la grande rivière
Et garde avec amour, en son bois enchanteur
L'illustre nom de Penn, son pieux fondateur
 


Là soufflé un doux vent; là, de la beauté suprême
La pêche veloutée est vraiment un emblème
Là, glorieux échos, chaque rue a sa voix
Qui répète les noms des arbres d'autrefois
Comme pour apaiser les dryades discrètes
Dont le colon troubla les antiques retraites
 


Après avoir bercé, sur d'orageuses mers
Ses amours sans espoirs et ses chagrins amers
La vierge de Grand-Pré, la suave bannie
Avait aimé bientôt cette rive bénie

 

Qui lui rappelait tant le village perdu
Le repos succédait à son labeur ardu
Ici dormait heureux LeBlanc, le vieux notaire
De ses cent petits-fils, quand il quitta la terre

 

Un seul était venu s'asseoir à son chevet
Oui, c'était bien ici qu'enfin elle trouvait
Le plus de souvenirs de sa terre natale
Elle aimait des Quakers l'existence frugale
Et l'usage charmant qu'ils ont de tutoyer
Elle voyait alors doucement chatoyer

 

Dans le passé lointain, l'Acadie où naguère
Les habitants heureux s'aimaient comme des frères
Maintenant que l'espoir est mort, et le cœur las
Par un divin instinct ses pensées et ses pas
Se tournent vers la ville où l'âme se recueille,
Comme vers le soleil se tourne l'humble feuille

 

Quand un rayon du ciel, un souffle matinal
Dissipent le brouillard où se noyait le val
Le voyageur qui touche au sommet des montagnes
Voit surgir, à ses pieds, dans les vertes campagnes
De longs ruisseaux d'argent tout frangés de rameaux
Des champs et des moissons des bois et des hameaux

 

Ainsi, quand le chagrin s'en dormit dans son âme
Elle vit que l'amour, de sa féconde flamme
Divinisait encor le ciel et les humains
Elle se sentit forte, et les âpres chemins
Qu'elle avait parcourus avec tant de constance
Lui paraissaient très beaux maintenant à distance



Cependant Gabriel n'était pas oublié
Par les premiers serments son coeur était lié
Son tendre coeur de vierge. En sa longue agonie
Elle voyait toujours, charmante et rajeunie
Comme au suprême soir du dernier rendez-vous,
L'image du beau gars choisi pour son époux

 

Le silence, l'absence, et le temps qui s'envole
Mettaient au souvenir une vive auréole
Pour elle Gabriel n'avait jamais vieilli.
Non, jamais sous les ans il n'avait défailli


Mais il était resté dans la vigueur de l'âge
Au matin radieux, là-bas, dans le village
En son exil amer, sous le ciel étranger
La douce Évangéline aimait à partager

 

L'angoisse du chagrin, les pleurs de l'indigence
Elle savait pour tous avoir de l'indulgence
Pour tous elle priait. Sa grande charité
Gardant toujours son charme et son intensité

 

Ressemblait à ces fleurs dont les brillants calices
Sans rien perdre jamais, pourtant, de leurs délices
Répandent dans les airs leurs suaves odeurs
Son âme s'enflammait de divines ardeurs
 

Elle ne gardait plus qu'une seule espérance
Suivre Jésus partout avec persévérance

Et, comme un holocauste, à Dieu s'offrir aussi.
Et l'on vit bien longtemps la soeur de la Merci

 


Se glisser, chaque jour, dans les coins de la ville
Où, comme un noir essaim, grouille un peuple servile
Où, pour cacher ses pleurs, sa faim, sa nudité
L'indigence s'enfonce avec timidité

 

 

Où la femme malade est sans pain, et travaille
Pour nourrir ses enfants qui gisent sur la paille
Bien longtemps on la vit, dans ces coins isolés
Porter un peu de paix aux foyers désolés



Lorsque la foule était de partout disparue
Que tout dormait, le guet qui longeait chaque rue
Criant, dans la rafale ou dans l'obscurité
Que tout était tranquille au sein de la cité

 


Le guet voyait souvent, dans une humble mansarde
La pensive lueur de sa lampe blafarde

Avant qu'à son sommeil l'heureux fût arraché
L'Allemand matinal qui portait au marché

 

 


Et des fleurs et des fruits dans sa lourde charrette
Souvent la rencontrait qui gagnait sa retraite
Sans effroi, toute pâle, en priant, en pleurant
Après avoir veillé près du lit d'un mourant

 



Sur la cité de Penn une peste maligne
Hélas! vint fondre un jour. Plus d'un funeste signe
Fut remarqué d'abord par tous les villageois
De sauvages pigeons étaient sortis des bois

 

 


Où seuls les glands amers formaient leur nourriture
Quand d'une longue faim ils sentaient la torture
Leur vol plus d'une fois avait terni le jour
Et les fauves avaient, comme eux, fui leur séjour

 



Parfois, lorsqu'est venu le beau mois de septembre
Sur les champs tout fleuris et tout parfumés d'ambre
L'océan pousse un flot qui monte, monte encor

Jusqu'à ce que le pré soit lui-même un lac d'or;

 

 


De même, franchissant sa borne accoutumée
L'océan de la mort sur la plaine embaumée
Où fleurissait la vie, où rayonnait l'azur

Avec un long sanglot jeta son flot impur

 

 


Le riche, par ses biens, la beauté, par ses charmes
L'enfant, par ses soupirs, la mère, par ses larmes
Ne purent désarmer le terrible oppresseur
Et le frère mourait dans les bras de sa soeur

 

 


L'enfant en s'endormant sur le sein de la mère,
L'épouse, à son réveil d'une ivresse éphémère

L'indigent, délaissé, dans ce moment fatal
Sans amis, sans parents, frappait à l'hôpital

 

 


La demeure de ceux qui n'ont point de demeure
C'est là qu'il attendait, hélas! sa dernière heure
En dehors de la ville, au coin d'un large pré
En ce temps l'hôpital s'élevait, retiré

 

 


Aujourd'hui cependant la ville l'environne
Et ses murs lézardés, le toit qui le couronne
Semblent être un écho qui répète aux heureux
Ces mots que Jésus dit chez Simon le lépreux

 


«Des pauvres sont toujours au milieu de vous autres
Nuit et jour, à l'hospice, avec de saints apôtres
On voyait accourir la soeur de charité
Et quand elle parlait, en son austérité

 

 


Des biens que Dieu réserve à ceux qui, dans le monde
Ont porté le fardeau d'une douleur profonde

Les mourants souriaient et retrouvaient l'espoir
Sur le front de la vierge, alors, ils croyaient voir

 

 


Une vive auréole, une lueur divine
Comme au front des élus un artiste en dessine
Ou comme, dans la nuit, au-dessus des cités
On en voit resplendir. Dans leurs félicités

 

 


Cela leur paraissait la radieuse flamme
Des lampes de ce ciel où monterait leur âme

À l'aube, un samedi que tout semblait plus beau
Par la ville déserte elle vint de nouveau

 

 


Vers le sombre hôpital encombré de malades.
Au souffle qui passait sous les vertes arcades
Le jardin mollement balançait mille fleurs
Elle choisit alors celles dont les couleurs

 

 


Pouvaient rendre, peut-être, un sourire à la bouche
Des patients cloués sur leur funèbre couche
Elle fit un bouquet, puis ensuite monta
La brise, au même instant, sur son aile apporta

 

 


De l'église du Christ, un joyeux chant de cloches
Et, flottant sur les prés, plus humbles et plus proches
Les psaumes suédois du choeur de Wicaco
S'unirent à l'airain, comme un céleste écho

 

 


Aussi doux que le bruit d'une aile qui se ferme
Le calme descendait. Le deuil avait un terme

La vierge pressentit que sa peine achevait
Elle entre doucement. Sur le fiévreux chevet

 

 


Elle porte un regard qu'un espoir doux anime
À l'ange de la mort disputant sa victime
Des soeurs pleines de zèle et fuyant le vain bruit
prodiguent mille soins et veillent jour et nuit

 

 


Sur le front tout brûlant, sur la lèvre qui sèche
Elles viennent répandre une goutte d'eau fraîche
Et quand tout est fini pour ces pauvres humains
Sur leur poitrine froide elles croisent leurs mains

 


Elles ferment leurs yeux, et le linceul les couvre
Au moment ou la porte en gémissant s'entrouvre
Les pâles moribonds semblent se réveiller
Se tournent lentement sur leur triste oreiller

 

 


Et fixent sur la vierge un oeil plein de souffrance
Sa présence était douce et rendait l'espérance
Elle était le soleil qui monte à l'horizon
Et vient illuminer les murs d'une prison

 



Promenant ses regards sur les lits, autour d'elle
Elle vit que la mort, en servante fidèle
Avait enfin guéri d'inguérissables maux
Plusieurs qui de sa bouche, hier, buvaient les mots

 

 


Hélas! ne vivaient plus. Ici, comme eux livides
D'autres les remplaçaient là des lits étaient vides
A L'aspect de la mort qui surgit de partout
Soudain elle s'arrête. Est-ce horreur ou dégoût?

 

 


Elle est là morne, pâle, et sa langue liée
Veut dire, semble-t-il, une chose oubliée
Un frisson la secoue, et l'odorant bouquet
S'échappant de sa main, tombe sur le parquet

 

 

 

Dans ses yeux cependant, et sur sa maigre joue
L'étonnement se peint, une lueur se joue
Est-ce le feu qui meurt? Or, voilà qu'aussitôt
Suffoquant dans l'angoisse, elle jette un sanglot

 

 


Les moribonds, surpris de cette offre suprême
Sur leurs chauds oreillers levèrent leur front blême
Un malade était là, devant elle, un vieillard
Ses yeux ne voyaient plus qu'à travers un brouillard

 

 


Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse
Il s'en allait mourant. Et sa joue était creuse
Et sa large poitrine en râlant se gonflait
C'était la fin. Soudain le soleil, d'un reflet

 

 


Efface le sillon qu'avaient tracé les rides
Et rend l'air de jeunesse à ses vieux traits arides
Il était là, cet homme, immobile et sans voix
Le regard attaché sur la petite croix

 

 


Qu'on venait de suspendre au mur, près de sa couche
La fièvre, d'un trait rouge, avait marqué sa bouche
On eut dit que la vie, à l'instar des Hébreux
Avait mis sur sa porte un sang tout généreux

 


Pour que l'ange de mort retînt encor son glaive
Peut-être ses pensées se perdaient dans un rêve
Il demeurait toujours immobile et muet
Ou seule, pour prier, sa lèvre remuait

 

 


On voyait sur ses yeux des nuages funèbres
Ses esprits se noyaient en de lourdes ténèbres

Ténèbres d'agonie et ténèbres de mort
Au cri d'Évangéline il se réveille, il sort

 

 


De l'ombre qui l'étreint et ressaisit la vie
Dans le calme, aussitôt, son oreille ravie
Entendit une voix, comme un écho du ciel
Qui lui dit tendrement:
- «Gabriel! Gabriel!
«Bénis, mon bien-aimé, le ciel qui nous rassemble!
Et voilà qu'il revit dans un songe. Il lui semble

 


Qu'heureux et jeune encor, il est, comme autrefois
Dans sa belle Acadie avec les villageois
Qu'il erre dans les prés; qu'il entre en son village
Sous le toit de son père abrité de feuillage

 

 


Qu'il voit Évangéline, allant à son côté
Dans toute sa jeunesse et toute sa beauté
Sur la prairie en fleurs et le long des rivières!. . .
Des pleurs d'enivrement coulent de ses paupières

 


l ouvre grands ses yeux et cherche autour de lui.
La douce vision, hélas! a déjà fui!
Mais auprès de sa couche, humble et mélancolique
Il voit, agenouillée, une forme angélique
Et c'est Évangéline!

 



Il Veut dire Son nom,
Mais sa bouche ne peut murmurer qu'un vain son
Dans un dernier effort, en une sainte ivresse
Il veut lever la tête et lui tendre la main
Aussitôt il retombe, et tout effort est vain!

 



Seulement, un sourire éclaire sa figure
Quand de sa fiancée il sent la lèvre pure
Sur sa lèvre de feu longuement Se poser
Son regard se réveille à ce dernier baiser

 

 


A cet éclair d'amour qui sait enfin l'atteindre
C'est la lampe qui brille au moment de s'éteindre
Il se ferme déjà cet oeil encor si beau
Un souffle malfaisant éteignait le flambeau

 

 


Et tout était fini, l'amour et ses délices
La crainte et les espoirs, la joie et les supplices
Près de ce mort béni qu'elle avait aimé tant
La pauvre Evangéline est à genoux. Pourtant

 

 


Une dernière fois, en l'angoisse abîmée
Elle prend dans ses mains la tête inanimée
La presse doucement contre son coeur transi
Et dit, penchant son front: «Ô mon Père, merci!

 



C'est l'antique forêt. . . Noyés dans la pénombre
Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre
Les pins au long murmure et les cyprès altiers
Se balancent encor sur les fauves sentiers

 

 


Mais loin, bien loin de leurs discrets ombrages
Les fiancés constants, sur d'étrangères plages
Dorment l'un près de l'autre, a jamais réunis. . .
La paix est éternelle où les maux sont finis.

 



Ils sont là, sous les murs du temple catholique
Au sein de la cité; mais la croix symbolique
Qui disait au passant le lieu de leur repos
La croix ne se voit plus. Comme d'immenses flots

 

 


Roulent avec fracas vers une calme rive
Chaque jour, cependant, pressée, ardente, arrive

Auprès de leurs tombeaux la foule des humains
Combien de coeurs brisés, venus par tous chemins

 

 


Soupirent dans le doute ou dans la lassitude
En ces lieux où leurs coeurs trouvent la quiétude!
Combien de fronts pensifs s'inclinent tristement
En ces lieux où leurs fronts n'ont plus aucun tourment!

 


Combien de bras nerveux travaillent sans relâche
En ces lieux où leurs bras ont achevé leur tâche!
Combien de pieds actifs se succèdent sans fin
En ces lieux où leurs pieds se reposent enfin!

 



C'est l'antique forêt. . . Noyés dans la pénombre
Vieux et moussus, drapés dans leur feuillage sombre
Les pins au long murmure et les cyprès altiers
Se balancent encor sur les fauves sentiers

 

 


Mais sous leur frais ombrage et sous leur vaste dôme
On entend murmurer un étrange idiome

On voit jouer, hélas! les fils d'un étranger!. . .
Seulement, près des rocs que le flot vient ronger

 

 


Le long des bords déserts du brumeux Atlantique
On voit de place en place, un paysan rustique
C'est un Acadien dont le pieux aïeul
Ne voulut pas avoir autrefois pour linceul

 


La terre de l'exil. Il vint, bravant le maître
Mourir aux lieux aimés où Dieu l'avait fait naître
Cet homme, il est pêcheur; il vit de son filet
Sa fille porte encor élégant mantelet

 

 


Jupon de droguet bleu, bonnet de Normandie
Elle a de beaux yeux noirs, une épaule arrondie
Sa femme est au ménage et tourne le fuseau
Ses garçons comme lui se complaisent sur l'eau

 



C'est l'antique forêt. Quand l'étoile s'allume
Dans les veillées d'hiver, près de l'âtre où l'on fume
Les paysans dévots parlent, les yeux en pleurs
De leur Évangéline et de ses longs malheurs. . .
 

 

 

On entend au dehors des clameurs. C'est, tout proche
L'océan qui gémit dans ses antres de roche
Et la forêt répond par de profonds sanglots...

 

 

 

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