Le Violon Diabolique

C'était le Mardi gras, veille du mercredi des Cendres, début d'un long et dur carême car, à cette époque, le carême voulait

 dire quarante jours de jeûne, d'abstinence et de pénitence de toutes sortes. C'était alors la coutume de fêter jusqu'à minuit la journée précédente que l'on appelle le "Mardi gras."

 

Or, il y a de cela très longtemps, existait sur les bords du fleuve Saint-Laurent un village dont les habitants étaient réputés, non seulement pour leur bonté légendaire, mais surtout pour leur stricte observance d'un carême sans défaillance: ce qui avait le don de mettre le diable dans tous ses états. Malgré sa grande réputation d'astuce et d'intelligence, il n'avait pu jusqu'ici trouver moyen de briser cette tradition qui, malheureusement pour lui, donnait si bel exemple.

 

Avec l'arrivée de ce nouveau carême, le diable avait beaucoup réfléchi sur ce village et ses habitants. Il lui fallait découvrir une faille pour s'introduire dans le patelin et imposer sa présence aux villageois sans semer la panique. Il trouva enfin la solution …

Dans ce temps-là, les deux personnages les plus importants du village étaient Monsieur le Curé et le violoneux. Le curé du village, il n'y avait pas à y songer: c'était une forteresse imprenable.

 

Mais le violoneux ? On le connaissait comme étant de loin le meilleur du pays. Lorsqu'il y avait noces ou durant les Fêtes, tant qu'on lui versait des rasades de " p'tit blanc ", il pouvait facilement jouer deux jours d'affilée gigues, rigodons, valses et cotillons … Mais, il était aussi le forgeron du village, fort comme deux chevaux, sacreur, coureur de jupons. Il avait une âme dure et racornie comme son tablier de cuir. Et ratoureux avec ça, un vrai démon. 

 

Devant son pareil, que pouvait le diable? S'il ne pouvait entrer dans sa peau coriace, il lui emprunterait tout de même son violon. Ce démon de forgeron avait une faiblesse: sa fille qu'il adorait et qu'il avait élevée avec la plus grande tendresse. Il avait perdu sa femme à la naissance de l'enfant et ne s'était jamais remarié. Il ne pouvait rien refuser à sa fille. Quant à cette dernière, qui avait maintenant vingt ans, elle était d'une pureté et d'une innocence à croquer comme un fruit. Et d'une beauté...! Toutes les " jeunesses " du village, même les plus farauds, n'osaient l'approcher, tant ils craignaient le terrible forgeron qui veillait sur sa fille comme la louve sur son louveteau.

 

Ce village présentait une autre faiblesse: un vieux manoir calviniste abandonné. Cette vaste demeure aux allures plutôt prétentieuses était ceinturée d'une forêt qui l'isolait du village. Il avait été construit par un riche calviniste de La Rochelle qui avait voulu fuir les luttes religieuses du vieux monde dans les régions sauvages du nouveau. 

 

Mais la Nouvelle-France, comme on sait, n'offrait pas un sol propice aux disciples de Calvin. Ce manoir calviniste, comme il se devait, tomba graduellement en ruine et devint inhabitable. Le parc qui l'entourait, jadis orné d'une belle toison de verdure et ombré d'arbres magnifiques, était maintenant jonché d'arbres tordus par les gels de l'hiver et déracinés par les grands vents d'automne. Le manoir présentait les aspects d'une grandeur désolée, voire de maison hantée. Ce manoir avait donc tout ce qu'il fallait pour fasciner les villageois.

 

Le diable prit donc beaucoup de temps à mettre au point son plan audacieux …

Une semaine avant le Mardi Gras, un jeune et beau cavalier apparut dans le village. Il montait un superbe cheval noir comme du charbon qu'il montrait à tous les maquignons du village et des environs. On disait qu'il en était un lui-même, d'une concession lointaine, venu dans ce patelin pour y vendre ou échanger son cheval. 

 

Lorsque le jeune et mystérieux inconnu se présenta chez le forgeron, ce dernier était déjà au courant de sa présence au village et très curieux de voir son cheval que l'on disait si extraordinaire.

Comme par hasard, la fille du forgeron était en train de servir un casse-croûte à son père. Pendant que le forgeron admirait le cheval et l'examinait dans ses moindres détails, le jeune cavalier n'avait d'yeux que pour sa fille qui se mourait déjà d'amour pour lui. Il en profita pour arranger un rendez-vous qu'elle finit par accepter en rougissant.

 

Le lendemain, tel qu'entendu, les deux jeunes gens se rencontrèrent dans le parc du manoir calviniste. Il en fut ainsi chaque jour, jusqu'à la veille du Mardi Gras. C'est alors que le cavalier entretint la belle d'une soirée qu'il voulait organiser le soir du Mardi gras dans le grand salon délabré du manoir.

 

Le mystérieux maquignon se démena comme un diable, parcourut le village dans tous les sens et battit la campagne environnante, visitant chaque maison, chaque ferme, chaque maquignon, si bien qu'il put organiser des courses de chevaux sur glace pour l'après-midi du Mardi gras. Il les convainquit que la glace du fleuve dans le voisinage du manoir était la meilleure qu'on pût trouver pour un tel concours.

 

Pendant ce temps, la fille du forgeron essayait de gagner son père à l'idée d'un bal improvisé organisé par le bel inconnu. Elle insista pour qu'il n'en soufflât mot à qui que ce soit, car c'était là une surprise que le jeune inconnu réservait aux gens du pays. Non seulement le forgeron refusa d'y assister, mais il jura que, s'il lui arrivait de se présenter à cette fête, il ne jouerait même pas une seule note de son violon. Comme un vieux cheval qui renifle un danger de loin, il se méfiait du bel inconnu. Il n'irait même pas aux courses malgré qu'il lui en coûtait terriblement. 

 

Lorsque sa fille lui déclara tout de go avec autorité que, dans ce cas-là, elle irait seule en compagnie du jeune inconnu et apporterait le violon de son père pour qu'il entretint la compagnie, le forgeron faillît perdre l'usage de la parole. Il ne reconnaissait plus sa fille: que lui était-il arrivé?

 

Arriva enfin le jour du mardi-gras. Quand, après avoir fait sa toilette, la jeune fille apparut dans toute l'éclat de sa beauté, son père en eut des larmes d'admiration. Il ne pouvait plus lui refuser ce plaisir d'aller au bal. Tout de même, avant l'arrivée de l'inconnu, il mit sa fille en garde contre ce dernier. La jeune fille n'avait pas fini de protester, qu'un bel équipage s'arrêtait devant la maison. 

 

Le jeune cavalier, bien ganté et revêtu d'une épaisse pelisse, retenait avec difficulté son fougueux cheval noir attelé à un magnifique traîneau également noir aux patins d'argent. La jeune fille se pâmait d'admiration. Le père aussi, à vrai dire, mais il s'en défendait. Le jeune couple disparut dans un nuage de neige et la dernière vision que le père en eut de la fenêtre givrée fut une tuque blanche qui volait au vent.

 

Cependant, malgré toutes ses émotions, la fille du forgeron n'avait pas oublié le violon. Lorsqu'ils parvinrent à la piste de courses, sur le fleuve, il y avait déjà plusieurs équipages. Beaucoup de curieux entouraient la piste. Des exclamations d'admiration éclataient au passage du jeune inconnu, de la belle fille du forgeron et de leur brillant équipage.

 

L'étalon noir de l'étranger gagna toutes les courses, naturellement. L'inconnu allait des uns aux autres avec grande jovialité. Puis il mentionna que c'était le Mardi gras et qu'on devrait fêter d'une façon mémorable et ces courses et ce jour, d'autant plus que le lendemain serait les Cendres et le début d'abstinence et de pénitence à n'en plus finir. 

 

Pourquoi ne pas continuer cette réunion si amicale par une soirée de buverie, mangeaille, musique et danse? On lui objecta qu'il n'y avait pas dans le pays salle assez grande pour contenir tout ce monde, sauf l'église paroissiale et sûr que Monsieur le Curé ne permettrait jamais qu'on organisât une sauterie dans son temple. 

 

Allez! c'était bien là le dernier de ses soucis. Et le manoir tout près? Eh oui, personne n'y avait songé! On se méfiait de sa réputation et de ses ruines. Mais, tout de même, danser dans le grand salon, comme ce serait excitant! Et la lumière? On aurait des chandelles et on ferait un grand feu dans l'immense foyer. Et la mangeaille et la boisson? Qu'à cela ne tienne! L'inconnu se chargeait de pourvoir à tout cela et en abondance. Et les chevaux? Les bâtiments désaffectés du manoir les abriteraient.

 

L'étranger prit son cheval par la bride et de son autre main brandit le violon du forgeron, puis se dirigea à grands pas vers le manoir. Toute la foule le suivit, imbue tout de même d'une certaine crainte. On rassembla d'énormes bûches et beaucoup de bois sec, puis soudain un feu pétillant et joyeux éclaira et réchauffa cette immense salle délabrée dont le plafond était soutenu par de grosses poutres sombres. Comme par enchantement apparurent des bouteilles de " P' tit blanc. On buvait au goulot, faute de verres et de gobelets. 

 

On improvisa des bancs avec de vieilles planches assises sur des bûches. Tout à coup, les gens du village virent le jeune et mystérieux inconnu, tout de noir vêtu, se planter devant le foyer, un violon à la main. La figure grave, il passa un lourd regard sur toute l'assemblée, puis son visage se radoucit. Il finit même par sourire et soudain éclata dans un rire sonore qui résonna à travers toutes les pièces désertes du manoir. Ce rire donna le frisson à plus d'un, mais le jeune homme s'empressa de leur dire qu'il ferait lui-même les frais de la musique et qu'ils allaient danser toute la soirée et toute la nuit s'il le fallait. 

 

Jamais plus ils n'auraient une telle fête: à eux d'en profiter. Il entama une gigue endiablée. Un vieil habitant se mit à danser comme un démon au milieu de la place rapidement imité par le reste de la foule. Toute l'assemblée maintenant causait avec animation, riait très fort, dansait et buvait, réchauffée par la chaleur joviale du foyer et emportée par la musique magique de l'inconnu. Dans la fumée des pipes, du foyer, des chandelles et de la boisson, on avait oublié ses craintes de l'inconnu et du manoir que l'on disait hanté.

 

Le " violoneux " était infatigable. On continuait toujours de boire, fumer, causer, rire et danser au son de sa musique envoûtante lorsque, tout à coup, apparut dans l'entrée majestueuse du salon la carrure imposante du forgeron. Sa voix sonore retentit sous les poutres sombres de la pièce. Il allait bientôt être minuit, qu'il criait. 

 

Après minuit, ce serait la journée des Cendres. Mais l'inconnu jouait de plus belle et les sons qui sortaient du violon enterraient les paroles de son propriétaire. Ce dernier essayait d'attraper sa fille, mais elle disparaissait aussitôt dans des tourbillons. Découragé, le forgeron repartit vers le village. Son cheval tirait le traîneau comme un fétu de paille tant il semblait avoir hâte de fuir ces lieux.

 

Dans le manoir, on continuait de fêter le Mardi gras comme si ce jour n'aurait plus de fin. Soudain, quelqu'un cria " minuit ", mais personne n'y prit garde, car l'inconnu venait de se lancer dans un cotillon plein de feu qui faisait monter des fourmis dans les jambes. Les jupons volaient dans une ronde ensorcelée. Imperceptiblement, les chandelles s'éteignirent l'une après l'autre. Puis la flamme du foyer, jusque-là si brillante et si chaude, perdit peu à peu son éclat pour finir par se résorber dans l'âtre. Mais le violon magique accéléra son rythme tenant toujours les danseurs sous son charme irrésistible.

 

 Et c'est ainsi qu'au son de cette musique envoûtante et entraînante disparurent sous terre le manoir, les écuries, les équipages, l'inconnu et les danseurs. Lorsque, se mourant d'inquiétude pour sa fille, le forgeron revint sur les lieux aux petites heures encore sombres du matin, il ne vit d'abord qu'un parc désert et neigeux taché d'arbres crochus. Il en perdait la raison, le pauvre homme! Puis, pour l'achever, il aperçut tout à coup des tuques rouges qui dansaient des rondes folles au-dessus du sol. 

 

En s'approchant d'un arbre tordu et desséché, il aperçut, à la plus haute branche, une tuque blanche agitée par le vent. Baissant la vue, il distingua au pied de l'arbre un petit tas de cendre strié de cordes.

                                                                                                                        ( Auteur inconnu )

 

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