Rocher Percé

( L’Histoire d’amour de la belle Blanche de Beaumont et du Chevalier de Nérac)

Légende du Rocher Percé

Au temps où le Canada appartenait à la France, un vieux château de Normandie abritait une jeune beauté, Blanche de Beaumont. Or, un beau jour de juin, Blanche, alors âgée de 16 ans, faisait la connaissance d'un jeune et bel aristocrate, le chevalier Raymond de Nérac. Ce fut le coup de foudre de part et d'autre. Bientôt, ils se voient aussi souvent que possible devant les parents, mais surtout dans leurs dos chaque fois qu'ils le peuvent … puis un jour, on les fiança. Bonheur parfait ne peut durer, surtout dans les légendes. Aussi la guigne survint-elle dans la vie des jeunes amoureux, et la guigne, cette fois, serait le Canada.

Comment s'y prendre pour rendre des amoureux parfaitement malheureux ? Parfois en les unissant, parfois en les séparant. Le destin a une expérience et une intuition terrible en cette matière, à telle enseigne qu'il trouva immédiatement la solution la plus tragique: envoyer le plus loin possible le jeune chevalier, et le plus loin possible à cette époque, c'était le Canada, si vaste et si redoutable avec ses hivers et ses iroquois. Donc, sur les ordres du roi, le chevalier de Nérac dut prendre un poste en Nouvelle-France pour combattre les féroces iroquois. Adieu la douce vie en France, les plaisirs de la cour et la belle et adorable fiancée de Normandie.

Une fois en Nouvelle-France, le chevalier de Nérac pataugea dans la neige, se perdit dans les bois, combattit les iroquois, gela dans des cabanes mal chauffées, commanda des hommes qui n'obéissaient qu'à leur bon gré, tira ici et là du mousquet, enfin se rongea d'ennui et d'amour pour sa fiancée qui le hantait.

Pendant ce temps, Blanche de Beaumont se morfondait également dans l'attente de son bien-aimé, mais dans son château. Vint le jour où elle ne peut plus supporter une telle situation. Elle irait rejoindre son fiancé en Nouvelle-France et l'épouserait.

Une fois cette décision prise, elle ne pensa plus qu'à ce projet audacieux, mais n'en souffla mot à qui que ce fut, surtout pas à ses parents. Elle attendait, sans trop y compter, une occasion propice, qui se présenta malheureusement. Un bon jour, son frère vint au château annoncer que le roi l'avait prié de faire du service en Nouvelle-France. Et comment refuser au roi une prière ? C'est alors que Blanche s'ouvrit de son projet à ses parents et les informa de sa ferme intention d'accompagner son frère en Nouvelle-France. Ces derniers, horrifiés, s'y opposèrent carrément. Mais que peuvent les parents contre l'amour ? Au début de l'automne, Blanche de Beaumont s'embarqua donc pour la Nouvelle-France avec son frère.

Vers la mi-octobre, leur navire croisait à la hauteur des côtes de Terre-Neuve et tous se réjouissaient à la pensée d'arriver bientôt au terme de ce long voyage. Surtout Blanche de Beaumont, naturellement, qui avait si hâte de revoir son fiancé.

Par un matin de temps clair, la vigie annonça un navire à bâbord qui filait vers eux à pleines voiles. Ce fut d'abord une grande joie sur le galion français, mais bientôt suivie par un sentiment d'horreur: ce qui venait vers eux avait maintenant toutes les apparences d'un vaisseau pirate.

Lorsque le capitaine se rendit compte qu'il s'agissait bien d'un navire pirate, il ordonna que tout l'équipage et tous les hommes valides du navire se regroupent. On distribua les armes et chacun prit le poste qu'on lui assigna dans l'attente de l'abordage, qui fut d'ailleurs fort sanglant : coups de feu, croisements de sabres et d'épées, cris déchirants, lamentations horribles, massacre de boucherie.

Les Français, bien entendu, offrirent une résistance farouche et désespérée, mais les pirates étaient plus nombreux et mieux armés. En bons pirates qu'ils étaient … sic!!! … ils tuèrent tout ce qui pouvait être tué sur le navire, sauf Blanche de Beaumont qu'ils réservaient à leur capitaine, saccagèrent tous ce qu'ils crurent bon devoir saccager et emportèrent avec eux tout ce qui leur tenta.

On transporta la jeune beauté sur le navire pirate, mais non sans difficultés, car elle se débattait comme dix et l'on avait reçu l'ordre de ne pas la molester: la moindre égratignure coûterait une tête. On l'enferma dans une cabine et l'on plaça un pirate devant sa porte. Le hublot de sa cabine était garni de barreaux. Pas de fuite possible. Elle était complètement à la merci de cette racaille.

Le capitaine des pirates avait donc beau jeu. Il pouvait faire de la jeune fille tout ce qu'il voulait, selon son caprice. Mais il était un bon capitaine de pirates … à certaines heures il va sans dire. Alors, cette fois, au lieu de la violenter et de la violer, ce dont il était fort tenté d'ailleurs, il décida d'user de principes et de faire les choses en grand. Il épouserait Blanche de Beaumont sur le navire, devant tout son équipage. Il en ferait sa femme et la patronne du navire. Les enfants qu'elle lui donnerait auraient du sang noble. Un ex-moine, membre de l'équipage, officierait.

Ces respectables intentions devaient faire perdre au capitaine sa belle proie. Lorsque Blanche de Beaumont sut ce qui l'attendait, elle se jura qu'elle ne deviendrait jamais l'épouse d'un pirate. Tous les moyens seraient bons.

Aussi, quand l'équipage rassemblée sur le pont vit paraître Blanche de Beaumont s'avançant vers le capitaine et l'officiant sourire au lèvres, on s'étonna de cette transformation si extraordinaire. Mais la jeune fille devait les étonner fort davantage, car juste au moment où elle allait arriver à la hauteur du capitaine et de l'officiant, profitant de la confiance et de la surprise qu'elle avait suscitées, elle fit brusquement demi-tour, se mit à courir et se jeta à la mer avant qu'on ait pu intervenir. Ce geste inattendu cloua l'équipage sur place. Quand on eut repris ses esprits, il était trop tard; Blanche de Beaumont avait définitivement disparu dans les profondeurs de l'océan.

Le capitaine regretta amèrement ses bonnes intentions: voilà ce que c'était que d'avoir des principes. On l'y reprendrait à avoir de la conscience ! Quant à l'équipage, il fut, dit-on, vivement impressionné.

La superstition, commune chez ces durs, fit le reste. Toute la nuit, le navire glissa dans un épais brouillard, traînant à la remorque mauvaise conscience. Le lendemain, lorsque le soleil eut réussi à dissiper cette brume, l'équipage se vit devant une masse énorme: c'était le Rocher Percé. Ce singulier rocher, semblant flotter près du rivage comme un navire à l'ancre, dégageait une menace mystérieuse et impitoyable.

Soudain les pirates, figés de terreur, distinguèrent à son sommet une espèce d'apparition voilée dans laquelle ils crurent reconnaître Blanche de Beaumont. Puis brusquement, cette apparition abaissa ses mains vers le vaisseau dans un geste de malédiction et ce dernier, avec tous ses occupants, fut changé en un rocher dont on retrouve encore des vestiges aujourd'hui.

On dit que le chevalier de Nérac périt peu après aux mains des iroquois.

On dit encore qu'à certains moments, lorsque le Rocher Percé est enveloppé de brouillard, on croit parfois entrevoir la jeune fiancée qui hante les parages des désirs inassouvis d'un amour malheureux.

 

 

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